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Le « chevènementisme » existe-t-il ?

Tribunes libres / 18 décembre 2013 / /

par Bertrand Dutheil de La Rochère, Président de Patrie et Citoyenneté

En ce moment, quelques journalistes s’intéressent aux anciens chevènementistes qui apportent leur soutien à Marine Le Pen. Jean-Pierre Chevènement répond qu’en dehors de Paul-Marie Coûteaux et de moi-même, il ne connaît pas les autres. C’est vrai, mais des personnes qui appartiennent encore à son proche entourage pourraient lui dire que, comme moi, ils ont croisé Florian Philippot au cours de sa campagne présidentielle de 2002, ou qu’ils ont rencontré Yannick Jaffré au congrès fondateur du MRC à Saint-Pol-sur-Mer, fin janvier 2003. D’ailleurs, depuis deux ans, bien d’autres militants ou sympathisants du Front National sont spontanément venus me dire qu’ils avaient en son temps milité à la base pour sa candidature. Mais peu importent les relations personnelles qui ont pu s’établir ou non, il y a maintenant plus de dix ans. La seule double question qui vaille est de nature politique : en apportant un soutien, certes résigné, à François Hollande, Jean-Pierre Chevènement peut-t-il toujours incarner les principes républicains qu’il défendit si longtemps ? Une réponse positive semble, à l’évidence, bien difficile. Alors, qui a pris le relais sinon Marine Le Pen ?

Sur les thèmes principaux, la souveraineté, la citoyenneté et l’École, les principes sont identiques. La souveraineté pour que la France mette en œuvre librement une politique économique en faveur de l’emploi et du pouvoir d’achat d’abord par la réindustrialisation. La citoyenneté pour que s’établisse l’égalité entre tous les Français afin que chacun participe au débat public sans être confiné dans ses origines ethniques ou dans la religion qui est réputée être la sienne. La restauration de l’École de la République pour que chaque élève devienne un citoyen et soit en mesure de satisfaire par lui-même ses propres besoins. Bien sûr, il existe des nuances dans les modalités d’application. Bien sûr, se manifestent des différences de sensibilité. Mais de telles variantes se retrouvent au sein même de tous les partis. Il n’apparaît en réalité aucun obstacle insurmontable.

Pour ne pas répondre quant au fond sur ces convergences, Jean-Pierre Chevènement va jusqu’à déclarer : « Comment le Front National, parti des anciens collabos et des anciens de l’OAS, pourrait-il devenir un parti gaulliste ? » Au cours de ces soixante-dix dernières années, les « collabos » sont morts. Après un demi-siècle les « anciens de l’OAS » sont au mieux en maisons de retraite. Mais Jean-Pierre Chevènement, qui depuis longtemps est accusé par Bernard-Henri Lévy et autres « vigilants » autoproclamés d’être un « fasciste » occulte, sait combien de telles accusations diffamatoires permettent de clore toute discussion avant même qu’elle soit commencée. Et puis, le gaullisme n’est pas une idéologie, le gaullisme fut une attitude pour assurer, dans les circonstances historiques qui furent celles de la France au moment tragique où il apparut, la souveraineté de la nation, la citoyenneté de tous les Français et une École qui transmet les connaissances humaines. Se revendiquer gaulliste aujourd’hui est donc défendre ces principes face au mondialisme ultralibéral et à une construction européiste qui veut casser la nation. Alors peu importe que le Front National, lui-

même, soit considéré ou non comme gaulliste, l’important est qu’il soit effectivement héritier de la politique gaullienne. Aujourd’hui, en France, il est la seule force de quelque importance qui assume cet héritage.

Pour masquer encore plus les bases de tout possible rapprochement, le programme du Front National est déclaré de manière péremptoire irréaliste, alors même qu’il s’inscrit dans la continuité de tous les souverainistes qui se sont manifestés depuis quelques décennies. Pourtant, avec ses trois millions de chômeurs officiels, ses cinq millions de chômeurs réels, ses neuf millions de travailleurs pauvres, « la seule politique possible » nous a conduit à un échec retentissant. Mais il est tellement évident qu’il n’est plus visible, dissimulé par le babillage des experts patentés et des responsables intéressés. Les élites continuent à imposer leur dogme pour mieux abuser le peuple. Vient s’y ajouter une forme nouvelle de la théorie du complot. En dehors des propositions qu’elle affiche, Marine Le Pen aurait un programme caché. Lequel ? Nul n’est capable de le dire. Peu importe, mais il est suggéré de façon subliminale par les allusions aux années trente du siècle dernier, voire aux « heures les plus sombres de notre histoire ».

Il est aussi répété à l’envi que, dans le domaine économique, le programme actuel du Front National est très éloigné de celui qu’il a développé autrefois. C’est incontestable. Mais Jean-Pierre Chevènement est bien placé pour savoir que le programme mis en œuvre aujourd’hui par le Parti Socialiste n’a rien à voir avec celui que lui-même a rédigé pour ce même parti, il y a quarante ans. Car le programme de François Hollande, non celui que François Hollande, candidat, développa durant la campagne présidentielle, mais celui qu’applique François Hollande, Président, depuis dix-huit mois, est à l’opposé du très oublié Changer la vie, adopté en 1972. François Hollande, Président, laisse la France dériver jusqu’à la noyade dans le mondialisme ultra libéral, du pacte budgétaire européen aux dernières palinodies hypocrites sur les travailleurs détachés. François Hollande, Président, nomme des commissions qui prônent dans leurs rapports la désintégration de la France par le communautarisme, quitte à jouer l’indignation quand leur publication par son Premier Ministre provoque une émotion considérable dans le pays. François Hollande, Président poursuit la fragmentation du pays par une nouvelle loi sur la décentralisation. François Hollande, Président, veut ratifier la charte européenne des langues régionales et minoritaires. François Hollande, Président, développe l’enseignement en anglais dans l’université française. François Hollande, Président, s’attaque au dernier bastion de l’élitisme républicain en essayant, en vain pour le moment, de démanteler les classes préparatoires.

Que les républicains de gauche ouvrent les yeux : dans leur quasi-totalité, les autres responsables de la gauche sont devenus ultralibéraux, mondialistes, européistes, communautaristes et pédagogistes. Ils ne comprennent pas la France, parce qu’ils ne l’aiment pas, parce qu’ils méprisent les Français. L’histoire de France n’est à leur avis qu’un sujet à repentances continues. Dans cet autodénigrement, ils ne sont pas seuls. Ils sont rejoints par leurs homologues de droite, pour lesquels le gaullisme ne fut qu’une couverture éphémère. Cette dérive des élites est ancienne. Bien sûr, Mai 68 fut une étape importante. Mais les racines de ce mal sont bien plus anciennes. Elles sont enfouies dans la boue de Verdun et du Chemin des Dames. Le mérite historique de Jean-Pierre Chevènement est d’avoir essayé de

renverser le courant. Quels qu’aient été ses efforts, malgré trois démissions retentissantes du gouvernement, il a échoué. Pouvait-il réussir ? Pouvait-il réussir à réformer de l’intérieur le système qui se mettait en place ? Peu importe la réponse, car maintenant il est trop tard : le changement ne peut venir que de l’extérieur du système.

Alors, réduire le chevènementisme au CERES, à cette aile gauche de la défunte SFIO, qui voulut déjà rénover en vain la gauche, il y a cinquante ans, c’est ne pas comprendre les raisons profondes qui ont permis à Jean-Pierre Chevènement d’avoir depuis l’audience qui fut la sienne, qui est encore la sienne. Si le chevènementisme existe, il est justement le refus du système anglo-saxon qui s’est mis progressivement en place pour devenir le mondialisme ultra libéral après la chute du mur de Berlin. Si le chevènementisme existe, il est la dénonciation de la « gauche américaine », celle-là même qui, au nom de l’Europe, veut défaire la France. Si le chevènementisme existe, il est symbolisé par le titre d’une de ses revues éphémères : NON. Si le chevènementisme n’existe plus, c’est parce que ses trois députés sont devenus des supplétifs du Parti Socialiste. Si le chevènementisme survit, c’est parce que des chevènementistes, souvent militants de base lors de la campagne présidentielle de 2002, ont décidé de continuer le combat, non par d’autres moyens, mais avec d’autres outils. Les partis politiques ne sont pas des familles ou des contre-sociétés. Ils n’ont pas d’ADN. Ils sont de simples outils qui servent à atteindre des objectifs politiques. Si l’outil est usé, si l’outil est historiquement dépassé, il faut changer d’outil.

Avec la fin du communisme, l’ère historique des Révolutions s’est achevée, entraînant l’obsolescence du paysage politique structuré par la droite et par la gauche. Les mentalités individuelles n’ont pas encore totalement assimilée la nécessité d’une nouvelle configuration, même si elles commencent à s’apercevoir de l’archaïsme de la classe dirigeante. Les partis traditionnels ne sont donc que des outils vieillis, usés, impuissants. Ils sont devenus des écuries qui ne concentrent plus que des ambitions personnelles, quelle que soit leur utilisation des postures de jadis. Ils ne leur restent plus qu’à susciter des polémiques sur des sujets sociétaux pour faire accroire que des oppositions subsistent entre eux.

Dans des temps à la fois difficiles et incertains, est toujours apparu, en France, monarchie ou république, sinon un dieu, du moins un césar ou un sauveur suprême, qui fut parfois, d’ailleurs, une femme. Il est arrivé qu’ils soient deux en même temps à se vouloir ultime recours, l’un étant alors le négatif de l’autre. Il y eut aussi des tentatives ratées : l’époque ne s’y prêtait pas, ou le candidat à un tel statut historique n’en avait pas la stature. Car l’homme providentiel doit avoir l’audace de présenter à la nation un projet de restauration, non à l’identique, mais par le dépassement entre les exigences des temps nouveaux et les contraintes de la continuité historique. L’homme providentiel et le peuple peuvent alors se rencontrer.

Cette rencontre a été élevée en règle avec l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Les Français choisissent ainsi eux-mêmes l’homme qui veille sur les destinées de leur nation. Mais, une fois qu’il est élu, ils souhaitent qu’il se situe au-dessus des factions partisanes pour être le symbole vivant et actif de l’unité de la nation. Existe l’expression de « majorité présidentielle », pas celle d’« opposition présidentielle ».

L’opposition est seulement parlementaire, le cénacle divisé par les clivages politiciens, par le régime des partis. Mais le président de la République est celui de tous les Français au prix d’une triple contradiction. Seule une majorité a voté pour lui, et encore au second tour. Hors situation exceptionnelle, il doit être connu du plus grand nombre grâce à un long parcours au sein d’une famille politique, dont il est l’émanation. Par ses attributions, il ne peut se contenter d’être un simple symbole, inaugurateur de chrysanthèmes. La France de la Ve République a ainsi inventé un oxymore institutionnel. Aussi, un président normal ne peut être qu’un homme exceptionnel ou … une femme exceptionnelle.

Cette rencontre entre le peuple et Jean-Pierre Chevènement aurait pu se produire en 2002 lorsque celui-ci disait : « au-dessus de la droite et de la gauche, il y a la République ». Mais il aurait fallu alors que son entourage de gauche comprenne l’intelligence de cette stratégie. Dix ans après, cet entourage devenu résiduel exprime encore son aveuglement quand, au sujet de Paul-Marie Coûteaux et de moi-même, il déclare que nous viendrions « déjà de la droite ». Sans même évoquer le parcours politique de l’un ou de l’autre, il manifeste ainsi une conception ontologique du positionnement politique, en dehors des choix personnels et des circonstances historiques. Ils demeurent claquemurés dans l’ancien monde.

Le chevènementisme aura donc été une occasion perdue. Il aurait pu s’inscrire dans la longue durée de la nation française. Il était peut-être trop tôt. Toutefois, l’histoire n’est pas finie. Le système s’enfonce dans la crise. Le Parti Socialiste aux abois se lance dans une fuite en avant tous azimuts pour déconstruire la nation. Il est encore possible de s’y opposer avant que les dégâts deviennent incommensurables. Le Front de Gauche, ramassis hétéroclite de divers gauchistes, d’un parti communiste en fin de vie et même de quelques ultimes nostalgiques du défunt CERES, ne peut qu’aggraver la situation par sa préférence immigrée et sa haine pour la nation. Alors, l’alternative pour Jean-Pierre Chevènement et ses derniers fidèles est soit d’être les complices du Parti Socialiste dans cette catastrophe annoncée, comme Nicolas Dupont-Aignan est l’alibi de l’UMP, soit de rejoindre le Rassemblement Bleu Marine, en y apportant leur expérience, comme d’autres chevènementistes l’ont déjà fait. Il faut seulement de l’audace pour surmonter le tir de barrage de tous les pouvoirs établis.